4 ans et 24 jours après

23 septembre 2009

« Il était 6 heures du matin. J’étais réveillé car c’était la tempête. Impossible de fermer l’œil de la nuit. Je regardais la météo sur internet. Je décide de sortir pour voir comment c’était dehors. Je vois alors qu’il y a environ dix centimètres d’eau dans la rue. Une minute après, le temps de rentrer chez moi, le Mississippi était dans ma maison. Je me précipite à l’arrière, du côté du jardin, et j’aperçois alors la première vague. Mon bateau était dans mon jardin. Je ne réfléchis pas, je saute dedans. J’ai ainsi eu la vie sauve ».

James

C’est James qui parle. Ce routier aux trois dents en or qui en jettent ne pouvait pas quitter sa résidence le jour où Katrina a tout emporté. Il devait partir au travail. Il n’ira pas. Ce 29 août 2005, il était seul chez lui. Sa femmes, ses deux filles et son garçon étaient partis pour l’Alabama. En quelques minutes, il voit sa maison partir à 50 mètres plus loin. « Tout allait trop vite, les eaux du Mississippi avançaient plus vite qu’une voiture ». Sur son radeau de survie, il monte en deux-deux à la hauteur des cimes des arbres et des poteaux électriques. Pendant 24 heures, il ne voit aucun secours. Durant ces longues heures, il sauve plusieurs personnes. « Je ne sais pas combien, ce n’est pas le plus important ».

4 ans et 24 jours après, James n’a rien oublié. Tout est dans le détail, et le ton. « It was bad ». Le [a] de bad qui vibre, plonge loin dans le passé. Et on veut bien te croire mon gars. Difficile d’imaginer. Sentir les vents frapper, lacérer comme des ongles sur une une joue creuse, l’eau trouble emporter tes albums-photos. Et toi, bon père de famille, qui vient de garer ta nouvelle Harley dans ton garage, tu nous racontes que tu t’es retrouvé comme une âme en peine sur ton rafiot, volant au secours des survivants qui avaient gagné le toit de leur maison. « J’emmenais les rescapés vers le pont. Les premiers secouristes, les gardes-côtes nous ont ensuite aidé le lendemain ». Le Mississippi va mettre 11 jours à rentrer dans son lit. Rien que dans le quartier, le Lower Ninth Ward, le plus dévasté de la ville, 500 personnes sont mortes noyées.

Lower 9th Ward - Back town

4 ans et 24 jours après, le quartier est une zone. Des panneaux écrits à la main vantent encore les talents d’entreprises spécialisées dans la coupe d’herbes hautes. Certaines rues se noient à l’horizon dans la végétation. Impossible ou presque de voir le fond. Elles mangent tout. Les moustiques sont leurs alliés. On en sait quelque chose. Restent des fondations de maisons comme des vestiges d’une Pompéi ou d’une Herculaneum englouties non pas par un volcan en éruption mais par un fleuve fou. Les digues ont rompu à quatre endroits. Deux vagues ont agi le temps d’une clope fumée nerveusement. Aujourd’hui, une barre de béton haute de trois mètres veille. Pour combien de temps?

Digue

« Je m’en fous. C’est ici chez moi. Un mois après Katrina, j’ai reconstruit ma maison. Avec mon fils nous avons mis 90 jours pour avoir un nouveau chez nous ». James n’a jamais vu la couleur des dons du monde entier. « Un jour, un tracteur de la ville est venu. Le type au volant me dit, on va venir tondre tout cela. Quatre ans après, j’attends encore » dans un immense rire salvateur. « Je n’éprouve aucune colère ni amertume. Que faire, ici à la Nouvelle-Orléans, ils sont tous corrompus, c’est comme ça ».

En attendant les herbes folles ont la belle vie dans le coin. Sauf devant chez James. La pelouse est tondue de près. Autour, un voisin, et plus rien. Le paradis de la jungle. La plupart du Lower Ninth Ward ressemble à un labyrinthe dense, touffu et hostile. Faut pas y aller direct avec ta Dodge Grand Caravan sur ces routes défoncées aux nids de poules gros comme trois coqs. Non, tu zigzagues, tu fermes ta bouche. Déjà pour éviter les moustiques impunis. Et deux pour ne pas maudire le type qui a nommé l’une des rues du quartier : Flood Street. La rue Inondation. Elle existait avant Katrina. Et elle y est encore.

Flood street

17 000 des 19 000 habitants du district n’y sont plus. Enfuis ou morts. Sur les 2000 qui restent, un homme-emblème de la reconstruction. Celle qui se fait près de la grande route. Pas là où on laisse les herbes régler son compte au Lower Ninth Ward. Et dans ce nouvel aménagement, une vitrine, que l’on affiche à la gueule béante des caméras de CNN, la bouille de Robert, le proprio-témoin. Il aurait pu faire la doublure de Danny Glover. Sa nouvelle maison est cent pour cent écolo. Et on dit merci qui? Bah merci Brad Pitt. L’acteur américain a rameuté investisseurs grâce à son nom, créé une fondation pour dire : eh les gars, matez, moi je bouge mes balls, grâce à moi, 150 maisons seront reconstruites. Merci, un grand merci à Brad.

Robert

Robert a perdu sa mère et sa fille dans le Superdome. Bouc blanc et tongues, il reçoit dans sa baraque conçue par un architecte ghanéen. Tout est sur pilotis. Le rez-de-chaussée est à trois mètres au-dessus du sol. L’intérieur est coquet. Les matériaux sont en traduction mot à mot « amis de l’environnement ». Les eaux de pluies sont récupérées. On ne poussera pas le vice de demander si le pipi l’est aussi. Non, on se la boucle. Ce jeune papy bavard à la bedaine bien entamée raconte comment pendant quatre ans, il a vécu dans sa caravane sur les lieux mêmes de son ancienne maison. C’est là où depuis quatre ans on se rassemble pour les grandes fêtes marquées sur le calendrier du facteur. A peine un an après le passage de Katrina, le 4 juillet 2006, jour de célébration de l’indépendance, certains habitants du quartier étaient revenus spécialement pour oublier. Danser, rire, manger un steack. Puis repartir. Robert est lui resté. Sa caravane est encore là. Elle pue le renfermé, et la vieille boîte à chaussures. Elle trône à côté de sa maison super design.

New house

Après quatre ans d’efforts, de procédures, Monsieur Pitt et consorts ont donc réussi à reconstruire en trois mois un nouveau chez soi pour Robert. C’est le premier à avoir investi cette nouvelle génération de résidences. Trente sont sur pieds. « Peu importe que cela prenne quatre, cinq ou dix ans, le but c’est de voir les gens revenir ». On sort, on tchatche. Robert ne s’arrête plus. Le ciel est bas, l’orage se rapproche à quelques dizaines de mètres. Merci Robert, mais là, faut qu’on y aille. Franchement, la foudre on n’est pas fan. Robert lance du Hey Miss Chais-pas-quoi. C’est la voisine, elle sort ses poubelles. Robert donne aussi un franc bonjour à la conductrice du gros School bus. Ouais, ouais, Robert, là faut vraiment qu’on y aille. C’est pas qu’on a la trouille mais là ça mouille. On se rassure en se disant que dans une caisse, la foudre peut tomber là où elle veut, vas-y baby, tu peux t’en donner à coeur joie. On s’en fout car la gomme des pneus, ça protège. On re-zigzague au fond du quartier, loin de la vitrine léchée, près des herbes folles qui passent tant d’heures à l’abri des spotlights. La nuit tombe, les moustiques nous chassent, et les fantômes restent.

Publicités

Une Réponse to “4 ans et 24 jours après”

  1. Mamine said

    Merci de nous rappeler si bien qu’il y a déjà 4 ans. Le temps passe, ceux qui sont loin oublient et pourtant que de blessures non refermées !!! Ah ces moustiques, j’en connais un qui doit être bien mangé.
    Attendant la suite ! N’oubliez pas « Preservation Hall »
    çà me dirait bien d’avoir votre avis

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :