La digue verte de Greenville

18 septembre 2009

Blues

De ce jour où le blues devint limpide.

Des arbres morts, plongeant leurs racines dans l’eau visqueuse, de l’asphalte à perte d’horizon, des cumulo-nimbus qui menacent. La nature mississippienne n’a rien d’autre pour elle qu’un vieil homme chantant l’amour en vain dans un décor rendant triste, et des cordes de guitare qui vibrent à la moindre chair de poule. C’est selon.

Des maisons basses, des magasins parfois vides, poussiéreux, perdus dans cette petite ville de Greenville. Cette vieille cité fait face, serrée dans une petite ceinture très américaine. Le moindre restaurant ressemble à un fast-food, même si le Catfish est plutôt bon mais la serveuse n’hésite pas à te jeter deux litres de coca qui reviendront moins cher que l’eau.

Welcome

Pourquoi Greenville ? I have no idea, man.

On cherche son chemin, un demi-tour dans un cul-de-sac au pied d’une digue verte. Devant la Dodge Grand Caravan se dresse une tripotée de puberts, légèrement en surpoids, pantalon beige, chemise noire, stéréotypes hollywoodiens. Yes, for sure. Tous sentent bon la chorale en répétition au pied donc de cette étrange épaisseur verte. L’impression de ne rater qu’une fête de quartier? Et alors?

Un détour entre la rue principale et la Washington Street entraîne au-delà de cette ligne Maginot d’une herbe rasée de près. Bordel de Dieu, soyons vulgaires et salopards, mais bordel de merde, le Mississippi saute littéralement à la gueule, ses variations de vase, ses éclats, ses fantasmagories autour d’une apparition, ou pas, d’un crocodile, éclaboussent à la face des Frenchies. Car dépassé le haut de cette digue c’est une pente de trente pour cent qui entraîne votre corps défendant dans le plus beau des fleuves. Celui qui charrie, et enfante les mouvements musicaux les plus impressionnants depuis un siècle. Un reflet sur une étendue de vase et vous inspirez un homme. Love in vain, plutôt deux fois qu’un. Sensation rarissime d’une surprise totale.

Mais, mais? Le Mississipi, il devait pas être de l’autre côté, le sens de l’orientation devait être notre  point fort. Que nenni mon petit.

Riverside

Et en bas de cette digue donc, le Mississppi : des casinos flottant, voguant le long du fleuve, des pêcheurs au tee-shirt blanc sale ramant pour un éventuel Catfish. Eux, devant ces palaces morbides immobilisés à quai, seuls jeux d’argent autorisés sur ce vieux canal à histoires. A l’intérieur de ces casinos au mal de fleuve, des hommes et des femmes, deux, trois biffetons de vingt dolls transformés en jetons pour machines à sous à l’infortune pour règle. Chacun avec son pot devant sa boîte à rêve, au bruit incessant, étourdissant, sur cette moquette improbable, élyséenne (quiconque imagine la superbe sarkozico-bruniste sur la tapisserie pense au pire), ces hommes et ces femmes, seuls donc, pensant à se refaire auprès d’une vulgaire machine à hauteur de Mississippi qui ne rapportera rien. Jamais rien.

Walk

Tout sent le tabac froid, même pour les fumeurs invétérés, la cigarette des bonjour tristesse, l’humidité rancie, les motifs qui se fanent, les agents de sécurité devenus ce qu’ils sont après avoir fleurtouillé avec l’échec, et la solitude des machines à sept, sept, sept. Tom Sawyer est loin, très loin. Chacun reste muet, et le Mississippi reprend. Et ne vous lâche pas.

Inspiration. Hum. Expiration. Ouh.

Une clope sur le troisième sous-sol de ce bateau à vapeur reconverti en casino.

Allez on se casse. Des Blacks dans leurs solitude, ou des Rmistes sans-le-sous au 5 du mois à Blagnac dans le Bordelais, même chose. Pourquoi aller si loin?

La digue-frontière joue comme une ligne de démarcation. Les insiders, et outsiders. Et les fantômes qui déambulent tout le long.

Revenir de l’autre côté, comme franchir un col, pour atterrir dans un club de blues. C’est l’antre de Cookies, là où l’obscurité joue pour votre conscience. Le pied se détache de votre tête, pour battre, rebattre, battre, rebattre, battre, rebattre, comme un petit suiveur. Mais le rythme fait. Chez Cookies, on bat le pied comme on  pousse la boule. La numéro 9 sur le billard cachant une larme sur un  Skip James, pour s’en aller signer un petit mot à Cookies. Et lui laisser un mot doux.

Cookie

Elle : « Le Blues Mississippi Festival commence ce soir à partir de 17h par une fête de quartier… ». Nous : un « Hein, hein », toujours poli. La vapeur du blues et de la Jamaican Lagger font le reste. Sans conviction, peut-être. Mais l’atterrissage est rude. Brutal et beau. Pour la première fois une fête de quartier est aimable. Saisissante. Tentons : ravissante.

Look

La crise n’existe plus, la misère non plus, la défiance, les regards, les rues ghettos, non, non, non.  Tout s’est évanoui le temps d’une fête de quartier. C’est con, mais c’est vrai. Sur une lumière rasante, un petit abruti bandé, prof de karaté, fait son show avec ses élèves. Sa chouchou de douze ans qui en paraît 17, casse du faux bois avec son poing. Les corps s’ouvrent, se libèrent, dégagent de la splendeur dans un petit coin de bitume, là où trois heures plus tôt, une Dodge Grand Caravan faisait demi-tour devant des collégiens en surpoids répétant leur leçon.

Look too

Looky

Au pied de cette digue verte, un drapeau américain baigne dans un rayon de soleil couchant. Quelques ballons gonflés à l’hélium s’envolent vers l’Arkansas voisin. Et devant, ce mur vert, on oublie, on danse. Les enfants rient à votre gueule. Le serment sur le diable, la mythologie des crossroads, s’évaporent. Au pied d’une digue magique apparaît un homme au costume vert. Il chante, souvent faux, mais il chante. Son costume vert topaze met en branle un point d’interrogation en strass. Il repart. On reprend l’asphalte. Et on repense à ce jour où tout a basculé.

Slim Mississippi

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4 Réponses to “La digue verte de Greenville”

  1. gui said

    encore une fois tres belles photos les amis,
    l’oeuvre de guillaume ou de coco ?
    en parlant de ca, bogota c’est pas mal…

  2. Syl said

    Good vibes guys ! Bonnes photos et et belle plume font bon ménage… Vendez nous du rêve !

  3. chntal thevenet said

    Bonjour mon coco,
    les photos sont superbes mais les textes sont très nostalgiques et donnent le blues, on ne vous sent pas joyeux ! mais plutôt déphasés, profitez en quand même et donne nous des nouvelles par mail. Bises.

  4. sebastien said

    vraiment tres bon dans son ensemble, photos, textes
    bravo

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