Notre voiture, Dodo, vote BO

30 septembre 2008

L’interview con de la semaine. Dodo la « Dodge Caravane », 21 ans, pourpre, née à Détroit, automatique, à la deuxième poussive, au coffre qui ne s’ouvre pas. Que pense Dodo de l’élection présidentielle? Pour qui va-t-elle voter en ces temps de morosité économique.

Bonjour Dodo?

Hello guys. Tout d’abord, je suis très fière de transporter vos jolies petites fesses.

Oh, tu es trop cute Dodo. Venons-en à ce qui nous amène, que penses-tu des deux candidats?

Vous savez, je viens de Détroit, je suis sortie de l’usine Dodge. Or Détroit est une ville sinistrée, l’industrie automobile se casse la gueule à cause des prix à la pompe. Et la situation de la ville se détériore de jour en jour. Le chômage grimpe, pour frôler la barre des 20%. Nous subissons de plein fouet la crise des subprimes, avec une centaine d’expulsion par jour. Problème : cette catastrophe sociale risque d’empirer si John Mc Cain est élu. Car il va remettre en cause tous les programmes sociaux, et je ne veux pas que ce grabataire de 72 ans flanqué d’une miss conservatrice anti avortement puisse accéder à la Maison Blanche.

Donc tu vas (oui oui on se tutoie avec Dodo) voter Barack Obama?

Bien vu. Pas bêtes les mouettes. Oui je l’aime bien BO, entre copines Dodge, Barack on l’appelle BO. Il est assez cute, mon ancien proprio avait d’ailleurs mis son portrait sur ma lunette arrière, autant dire mes fesses. Vous ne trouvez pas ça sympa?

Hein, Hein (Oui, Dodo nous déconcerte quelque peu de temps à autre). Revenons à nos moutons, Dodo. Pourquoi BO, et penses-tu qu’il va changer quelque chose?

Je ne sais pas. En tout cas, il est plus crédible au niveau économie, sa politique étrangère a de fortes chances d’être complètement différente de celle de Bush. Il y a une chose qui me fait vrombir quotidiennement : entendre à la radio GWB. Je n’en peux plus. Barack incarne un espoir qu’aucun autre démocrate ne représente. Celui d’un fils d’Africain à la tête des Etats-Unis d’Amérique. Vous imaginez un peu? Nous sommes passés de la fiction à la possibilité d’une réalité [NDLR : elle parle achement bien Dodo ?].

Un dernier mot pour la route, car maintenant tu trimbales nos petites fesses à Détroit, puis dans le Vermont, puis en Virginie Occidentale avant de revenir à Chicago?

Vous inquiétez pas les gars. Je ne vous lâcherai pas avant le 4 novembre. Car je compte bien remuer mon arrière train imposant pour aller voter. Et faire changer la face des EUA.

Merci Dodo. [Et oui nous sommes couards, nous n’avons pas eu la force de dire à Dodo qu’elle ne pourrait pas voter. Décevoir une jolie demoiselle avant d’engloutir des milliers de miles, n’est jamais très bon? Chères lectrices, à vous de répondre].

Cet entretien a été réalisé au cours d’un week-end chargé. Toutes nos excuses à nos fidèles lecteurs.

D.

28 septembre 2008

Mister D, 54 ans, dealer, ancien membre de gang.

Tout le monde l’appelle D. Personne ne le connaît sous un autre nom. Pas même nous, et pourtant, c’est pas faute d’avoir fait causette. Casquette vissée sur une tête auréolée d’un turban, qui lisse ses cheveux. D se prête au shoot photographique, avec un souci de son image. D était un membre de gang. L’est-il encore? Lui dit que non. Dans sa besace toutes sortes de choses illégales. D nous adore, car il a un bouquin à écrire. Et justement on écrit. « Be my writer ». En Anglais, impossible. Il insiste, « je parlerai lentement », dit-il. Impossible.

D garde un air juvénile qu’il cultive. Il traîne une tristesse. Vendre des drogues à 54 ans pour être fier d’envoyer 4 de ses enfants à l’université, dire sans vergogne qu’un autre est un demeuré, épier sans cesse sur les côtés si les flics ne traînent pas dans les parages.

D ne parle qu’argent. Et se sait perdu. On lui parle de East Saint Louis. Lui raconte que de toute façon cela arrange tout le monde que les gangs s’entr’tuent. Encore mieux quand ils sont noirs. La vieille rancoeur tenace est encore là. Elle ne passe pas. Derrière son sourire, D restera imprégné par son passé trouble, un boulet qu’il traîne, séduisant comme un diable, prêt à vendre n’importe quoi pour rester au niveau. Lui nous appelle Hairy et E. Se cacher derrière des lettres, des pseudonymes, les lecteurs analysés auront peut-être leur mot à dire, à laisser en commentaires? Ce D, personnage de fiction, rire en coin, assis sur son tabouret, loin des regards, au bout du comptoir, dans la pénombre d’un bar branchouille. D nous quitte par une porte dérobée, au volant d’une berline noire.

Il part et on pense à « Another rather lovely thing », chose inquiétante et cinématographique de Nick Cave et Warren Ellis.

A écouter pour se faire une impression sonore de D.

Nous retrouvons nos amis Africains pour ce premier grand rendez-vous, le face-à-face Obama-Mc Cain. Le sénateur de l’Illinois représente quelques chose de particulier pour ces natifs et émigrés d’Afrique. Une passion et une érudition se sont développées chez ces Togolais, Béninois, Guinéens autour de ce fils de Kenyan.

Barack O. dans le salon d'Eric

Barack O. dans le salon d'Eric

à retrouver sur RFI, diffusion à l’ouverture (petite fierté) des journaux Afrique et Monde de 8h30, H-Paris.

Obama a marqué des points sur l’économie. Mais comme prévu, Mc Cain s’impose sur la politique étrangère. Eux ne voient qu’Obama. Les sondages auront certainement d’autres vues. Tous ceux qui étaient dans le salon d’Eric, et tous ceux qui ont la nationalité Américaine, iront voter le 4 novembre. Leur choix est fait. Inutile de dire pour qui. Seront-ils suivis par le reste des électeurs? Réponse dans moins de 40 jours, le 4 novembre prochain.

Vous êtes une fille. Environ 18 ans. Vous êtes Américaine mais d’origine mexicaine. Votre style, c’est l’Emo – comprenez punk de pacotille, mèches colorisées babylissée, piercing à tout va. Bref, un peu naze.
Vous aimeriez traîner avec des skaters – vos préféres sont ceux de « Wassup Rockers ». Mais là ou vous habitez, un quartier du sud de Chicago, il n’y a pas de skate parc. Juste des usines. Et des gangs latinos à chaque coin de block.


Alors pour vous occuper vous allez suivre une attraction d’un nouveau genre. Le Toxic tour. Et découvrir pourquoi votre maman qui vit ici depuis toujours fait de l’asthme chronique.
C’est parti pour une balade d’une heure et demi à la découverte d’un quartier que vous pensiez connaître. Vous n’êtes pas vraiment motivées, vous avez fumé pas mal de joints avant de venir. Au pire vous vous en moquez. Vous êtes la nonchalance adolescente incarnée.

Lili l’organisatrice, celle qui vous a mis entre les mains d’un grand paperboard pour que vous preniez des notes – quelle idée, vous qui ne prenez déjà pas de notes en cours – fait des grands gestes pour attirer votre attention.

A votre gauche, une usine de recyclage de drums (je ne sais plus comment traduire en Français). Le recyclage, vous dites-vous, c’est tout bon. Mais lorsque les déchets, toutes sortes de déchets, voire des choses dangereuses, contenues dans les bidons sont purifiées par le feu et que les cendres se répandent a la ronde, il y a de quoi vous faire flipper. Et ça se passe à côté de chez vous.


La visite se poursuit le long d’une voie de chemin de fer désaffectée. Ca vous connaissez. Vous l’empruntez souvent pour vous rendre dans des soirées illégales à l’abri de hangars abandonnés, jouer à cache-cache entre les conteneurs entassés à perte de vue.

Mais si l’on vous dit maintenant que les lignes à haute tension qui pullulent à cet endroit sont capables de vous endommager le cerveau, vous faites moins les malignes. Prenez des notes vous dit-on.

Nous arrivons maintenant au clou du spectacle. Perchées sur pont qui date de l’age d’or industriel, vous avez une vue imprenable sur la Coal Power Plant. Ce n’est pas un manège mais une grande centrale électrique au charbon.

Lili et Lolo se démènent pour un sermon sur les risques environnementaux de ce type de fabrique. Mais vous n’écoutez déjà plus. Ou alors d’une oreille. Dans l’autre, l’écouteur de votre Ipod. Sur les blocs-notes, des dessins enfantins. C’est pas bientôt fini, oui ?

Retour à la case depart. Vous longez un terrain en friche jouxtant une usine de recyclage de plastique. L’association Little Village Environnmental Justice Organization, dont fait partie Lili, bataille depuis des années pour récupérer l’endroit et le transformer en espace vert. C’est une cause juste, le quartier ne compte pour l’instant qu’un parc pour 95000 habitants. Et Lili vous le promet, si le projet se realise, vous aurez le droit a un skate parc.

Zombie Zombie – Driving this road until Death sets you free

Flat Eric, rendez-vous à l’appart d’Eric (déjà sur ce blog quelques jours auparavant). Au menu : pas de boisson, mais de la politique, et bien. Barack a la côte chez les Togolais de Chicago. Forcément, me direz-vous? Barack est noir, les Togolais sont noirs. Ils ont quitté Lomé, il est fils d’un Kenyan, 1 + 1 = 1, cqfd, fin de l’équation? Pas si simple.

Foli, par exemple, était Hilariste. Ce chauffeur de taxi et gardien de parking pensait que l’ex fist lady était plus pragmatique, beaucoup plus expérimentée, plus en lien avec le milieu politique de Washington. Et donc par calcul, elle serait plus à même de remporter la présidentielle. La majorité des démocrates ne lui a pas donné raison. Mais depuis Foli dit avoir réfléchi. Barack l’a convaincu. « Il a d’ailleurs une force de persuasion impressionnante, explique-t-il. Vous savez, au début, les Américains n’étaient pas très chauds avec Obama. Mais c’est plus fort qu’eux. Ils ont l’esprit grégaire, ils sont un peu comme les moutons de panurge. Ils ont compris qu’il apportait un souffle nouveau. Il a fait comprendre à l’Américain moyen qu’il pouvait remettre le pays sur les rails, et en finir avec les années Bush ».

En débarquant de Lomé, Foli a pris le temps de décortiquer la scène politique. Il a mis du temps, mais a eu une vision. « Pour moi, il était évident que le premier président noir serait un fils d’Africain, et non un Afro-Américain ».

POURQUOI? La réponse en cliquant, là oui c’est là, avec Foli et Kofi

Benoît, séduit dès le début : « c’est un boxeur, on le croit affaibli, il rebondit. Il sait se battre. Au début, quand il était très peu connu, ses discours était d’un chiant. Les gens quittaient la salle en l’insultant, car ils ne leur parlaient pas. Mais son discours a de la substance, et il a changé ».

La parole politique se fait comme dans les salons du 18ème siècle. Elle accouche à longueur de discussions, les canapés Louis 16 font place à des sofas en sky caca d’oie. On s’écoute, on ne se coupe pas la parole, on embraye sur les arguments de chacun. C’est le cas du président de la communauté Togolaise de Chicago, Kofi qui emboîte donc le pas à son vice-président Foli. « Obama-Biden est un très bon ticket. Le côté partisan est moins décisif maintenant. Les indécis, qui vont faire basculer le scrutin, sont avant tout rationnels. Or, Biden est la garantie de la parfaite connaissance du jeu international car il a été six fois président de la commission de la défense et des affaires étrangères. C’est un gage de crédibilité. Obama est un as sur le plan intérieur ». Hervé opine du chef, et ajoute sa pierre à l’édifice. « Barack a fait des propositions vers les classes moyennes qui souffrent énormément en ce moment. Exemple : il y a un vrai problème avec les assurances, et il a une solution, il répond à des besoins majeurs, ce que ne fait pas Mc Cain ». Un bémol : « C’est un type opportuniste, poursuit-il. L’assurance médicale gratuite pour les enfants est en fait une mesure qu’il a reprise du gouverneur de l’Illinois, Rod Blagodevich ».

Du coq à l’âne, toujours Obama.

On revient au président Kofi, qui a un peu tendance à s’écouter parler. « Il y a une chose qu’il ne faut pas oublier : il ne fait pas partie du sérail, il n’est pas de ces familles élevées à la politique. Sa force, il la tient de son côté au-dessus de la mêlée. On se souvient de son discours de Philadelphie, un grand discours. Il ne parlait pas de politique partisane, mais de l’Américanité, des valeurs essentielles, du ressenti du Blanc, de la rancœur de l’Afro-Américain. C’est un personnage rassembleur ».

Une chose m’hallucine quand je les écoute : ils ont une connaissance minutieuse de la politique Américaine, le sens du détail qui parle, un intérêt, une curiosité pour le phénomène Obama. Car, ils attendent énormément du sénateur. « Barack a déjà changé la face du monde, grandiloque Foli (oui, oui, je sais, c’est un néologisme, mais je trouvais pas d’autre verbe, et je me suis dit pourquoi pas, fin de la parenthèse sémantique). Ce n’est pas qu’une question de race. C’est bien plus que cela. Il n’est pas dans l’emphase, il se situe dans l’universel ».

Fin de l’histoire. Deux heures de discussions politiques. Certains n’ont pas parlé, observant, comme Alice. Les autres ont parlé, certains plus que d’autres. Ont-ils raison? Premier élément de réponse dès ce vendredi avec le premier débat télévisé entre les deux candidats à la Maison Blanche. La suite au prochain épisode. Débat que nous suivrons avec Hervé, Benoît, Eric, Kofi et les autres. Reportage à suivre aussi sur l’antenne Afrique de RFI.

Dré, Ivory, frères au chômage.

Dré (à gauche sur la photo) a 39 ans. Ivory (à droite) en a 16. L’aîné et le cadet. Entre eux deux, leur mère a élevé quatorze enfants. Faites le compte, ça fait seize au total. Huit vivent encore a la maison. 50 mètres carrés. Vous pouvez encore compter. Alors ça squatte sur le pas de la porte. Personne ne travaille, on attend ici, on regarde les voitures passer, rien à faire, écouter les seules sauterelles ronronner toute la journée et toute la nuit.

Ici, la misere sociale se fait sentir. Mais alors tres fort. Du genre, pas de douche depuis 8 jours. Un tee-shirt blanc plus très blanc. Des chaussettes à la place de baskets. On discute. Dré et Ivory sont ravis de trouver des personnes à qui parler. Ils essayent de nous vendre la « meilleure herbe de la ville ». Bien tenté. Ils veulent qu’on les appelle une fois a Paris. Histoire de prendre de leurs nouvelles. D’ici là, pas convaincu que grand chose aura bougé pour eux.

East St. Louis City Cops

23 septembre 2008

Sexe, drogue et le chief Baxton.

Chief Baxton en personne

Chief Baxton en personne

Ouah!!! Ca c’est un mec le chef de la police de East Saint Louis. Il faut le voir au volant de sa dodge je-sais-pas-quoi, voiture banalisée, avec la sirène et tout le pimpompin. Une dodge banalisée ça change des 306 de la police française. Chief Baxton a la com bien rôdée. En quelques minutes, il accepte de nous trimbaler dans l’une de ses patrouilles de nuit, dans les quartiers chauds. Halte à un coin, là où des membres d’un gang squattent. Chief Baxton saisit son micro avant de sortir : « Get the fuck out of here », en clair : « dégagez » pour rester poli. Courageux et téméraire chief Baxton.

Il nous emmène à Richemond, là où ça deale. De tout : de l’herbe, du crack, de la cocaïne, de l’héroïne, de la méthadone, du LSD, des amphétamines, des ecstasy. Ici, dit-il, c’est le supermarché de Saint Louis. Dans ce petit quartier résidentiel aux rues mal éclairées, aux routes défoncées, 60 dealers ont été arrêtés depuis le début de l’année.

Route defoncee, carrement pas eclairee. Nous longeons un quartier abritant des gangs. Pas un bruit. La tension est la.

Route défoncée, carrément pas éclairée. Nous longeons un quartier abritant des gangs. Pas un bruit. La voiture avance tout doucement. La tension est là.

A chaque quartier son domaine de spécialité es criminalité. Les prostituées se gardent les terrains vagues. Chief Baxton demande à l’une d’entre elles ce qu’elle fout là. Elle trace, son ventre témoigne qu’elle est enceinte.

Chief Baxton descend ensuite de sa dodge. Attiré par une odeur étrange.

Fin mot de l’histoire : la cavalerie déboulera quelques minutes plus tard à la recherche d’un corps dans les herbes hautes et folles éclairées par les seules lampes torches de nos valeureux policiers. Nuit noire, sans un bruit ou presque, animée par les seules sauterelles ou cigales, rien ne sera trouvé. Pas de corps d’animal ou d’être humain. Juste une odeur fétide de détritus pourris. On vous avait dit que chief Baxton avait la com bien rôdée. Ou bien non. Un corps est peut-être bel et bien en train de pourrir…

La soupe populaire n’a pas encore baissé le rideau. Raymond Boyd a la bouche pleine quand on vient le déranger avec nos questions. Sa voix tremble, fier que l’on vienne lui parler de tout et de rien, de la pluie, du beau temps, de politique. Désillusion à écouter, désillusion d’un homme qui a passé 50 ans dans une ville qui a connu la gloire de l’industrie, et la chute. 50 ans d’une vie à attendre le salut. Mais point de salut. East Saint Louis est devenu un repaire de gangs, de trafics, de prostitution après avoir été un fleuron. Cette ville est tombée dans l’oubli. Personne ne veut la voir, tout le monde la fuit. En 40 ans, la population a été divisée par trois. Raymond n’y croit plus. Lui ne se dit pas pessimiste. Il dit juste regarder les faits tels qu’ils sont. Rien de plus.

Raymond Boyd, 70 ans, à retrouver dans les « Visiteurs du Jour » sur RFI à partir du 28 octobre.

Soupe populaire à East Saint Louis, aujourd'hui c'est gâteau et haricots verts pour les retardataires

Après cinq heures de route, une heure perdue à se perdre, où est bordel de m**** East Saint Louis? C’est quoi? Cette succession de bâtiments abandonnés, de magasins fermés, craquelés, rongés par des mauvaises herbes laides et inquiétantes. Des carreaux brisés jonchent les trottoirs, la route laisse apparaître des trous huge, on manque de crever notre voiture louée qui n’est pas assurée, vous pensez quoi qu’on s’appelle crésus?

On se prend réellement notre première grosse claque, une droite qui claque comme Jo Frazier a pu en lâcher. Une ville fantôme surgit réellement de cet amoncellement de briques cassées, broyées par le temps, abandonnées par les hommes, plus rien ne les atteint désormais, laissées là, à jamais.

15 miles plus à l’Est, nous sommes toujours dans East Saint Louis. Entre le centre en friche et ici (nous dormons chez des volontaires catholiques – sympa! -, dans une bâtisse du 18ème – nous raconte notre bonne soeur, Sister Marge, et mes cheveux ils sont du 18ème aussi?-, une demeure au demeurant coincée entre une école catho, forcément, et un cimetière – chouette, non? – des routes immenses se dévoilent dans une végétation dense loin des plaines mornes parcourues de Chicago à East Saint Louis. Au détour d’un virage, une chose apparaît. En espérant qu’il ne nous arrive pas la même chose.

Notre chez nous est coquet : ici à Church Lane, l’herbe est tondue de près, les résidences sont entretenues pour la plupart. Les gens ont semble-il fui la misère de downtown, et l’extrême violence. Les médias Américains appellent en effet East Saint Louis la ville la plus dangereuse du pays car elle présente le taux de crimes le plus fort des Etats-Unis. Anecdote rassurante : le soir même de notre arrivée, un type s’est fait dessouder. Il était en plein sommeil quand il a pris en pleine tête et en plein thorax une rafale de kalachnikovs.

Après une excursion en voiture -courageux, mais pas téméraires, diront certaines mauvaises langues -, nous observons n’importe quoi. En retour, tout le monde nous épie. Tu m’étonnes, un Arabe et un Ardennais, ils en voient pas tous les jours. Un détail : 98 pour cent des East saint Louisiains sont des Noirs, 60 pour cent sont au chômage, Miles Davis y est né, a grandi avant de partir, Monsanto y déverse dans les canalisations ses eaux usées. La semaine dernière plusieurs enfants ont été hospitalisés à cause des vapeurs toxiques qui sortent des égoûts. La fête quoi.

Nous n’avons jamais rien vu de tel de toute notre vie. La suite au prochain épisode.

Ftour conservateur, pour être gentil, au Zam Zam de Chicago

Après une après-midi fort sympathique au zoo de Chicago avec deux amis Français en lune de miel, nous traversons toute la ville d’est en ouest. Une heure de bus. Le Zam Zam nous ouvre ses portes, salle des fêtes sobre, couleur blanche, lustres en faux cristal. D’un cote les hommes, de l’autre les femmes, toutes voilées. Chaque sexe est à sa table, même les enfants n’ont pas le droit à la mixité. Sans commentaire. Tout de même léger malaise que nous cachons.

La tradition est respectée : un verre de lait, du jus de carotte, ma foi, il n’était pas mauvais, quoique très pulpeux. Les discussions prennent petit à petit avec nos voisins. La plupart d’entre eux sont partis du Maghreb pour connaître le rêve Americain. A l’arrivée, c est la désillusion, point de rêve, que du travail acharné, un rejet des valeurs Americaines, individualisme, et consumerisme, aboutit à une bonne dose de repli communautaire.

Tous les lundis et mercredis, ils se réunissent au Zam Zam, chaque fois, trois ou quatre membres bienfaiteurs de la communauté assurent le repas pour une centaine de personnes. Ils sont quelques milliers pour les grosses fêtes.

Ce mercredi soir, après la rupture du jeune, la prière fut faite sur du carrelage blanc recouvert de quelques tapis. Comme un joli démon venu troubler cette quête perpétuelle et détestable de la tradition, une fillette de 3 ans et demi s’incruste chez les hommes. Elle les singe en leur tirant la langue. Petit boutchou qui nous fait plaisir quand nous aimerions bien faire comme elle.

Les hommes nous racontent leur vécu : travail, travail, travail. Le taxi pour finir les études, les études pour finir taxi. Tous ressentent un racisme latent chez les Américains de souche, un besoin sans cesse de justifier son identité, montrer pattes blanches et green card.

Un converti est a notre table. Nous penchons sérieusement pour l’agent Americain introduit dans leur communauté pour les surveiller. Officiellement, un banquier texan qui a passé l’âme à l’islam en 2000. Mariage avec une Marocaine en 2001. Officieusement nous n’en savons rien. Lui nous parle de son islam, ouvert et tolérant, d’une foi qu’il garde pour lui, serein d’avoir trouve la paix intérieure.

Quant aux femmes, l’une de nos agents infiltrées, EGM nous raconte comment ces femmes lui traduisent le prêche de l’imam : il faut offrir plein de cadeaux a l’aide pour ne pas subir la pression ensuite de noël. Sans pouvoir les approcher, car cantonnées a leur rôle de femme de, nous les photographions. Un des hommes nous demande d’effacer la carte mémoire de l’appareil, car il ne faut pas les déranger dit-il. Un homme passe et règle la situation. Manque de bol pour notre barbu, elles sont déja dans la boîte, et la photo ci-dessous est canon, comme sa femme!

Peu avant de partir, Zac, l’homme qui nous invite, nous explique : « ce ne sont pas des extrémistes, ils sont seulement très religieux ». Sans commentaires. Demain nous partons pour East Saint Louis, ou la ville la plus dangereuse des Etats-Unis…