BBQ à Lockhart, Texas

29 septembre 2009

Tu prends la Texas 183 sud. Roule 20 miles, tu n’es plus à Austin, mais dans le Texas profond. Pas de cliché, mais la poussière colle aux bottes. Tu arrives à Lockhart, tu cherches sur ta droite, pas moyen de le rater. Le Smitty’s et ses briques rouges sont là depuis une centaine d’années. Et c’est ici que l’on mange les meilleures saucisses de l’Etat. Le bois a bruni. Les murs sont noirs de suie. La viande est fumée pendant des heures dans d’immenses barbecues. Avant on vendait ici de la viande, puis des boîtes de conserve dans les années 50. Et maintenant on vient en famille manger des travers de porc sur du papier kraft. Pas de couverts, à l’ancienne, la graisse qui colle sous les ongles. La télé crache de vieux commentaires de football américain. Car, oui, on ne l’a pas précisé, c’était un dimanche. Et le dimanche c’est football. Alors on a fait comme tout le monde. On s’est posés, les coudes sur la longue table en bois, une bière pas chère à la main, et les saucisses du Smitty’s envahissaient nos gosiers.

Virgil

Sausages

Pablo

L'apprenti

Têtes de mort

Au Justine's

Au Justine's

Ca sent la fin de voyage. La fatigue prend les muscles et l’esprit comme le crocodile sa proie. Un croc et une jouissance de la souffrance. La victime meurt noyée, coincée au fond, dans  la vase, entre deux rochers. La chair devient faisandée. En tout cas c’est le (dé)goût que je m’en fais. Itou pour la fatigue. Y’a des jours où on est bien calé. Genre au Justine’s. Un resto-guinguette perdu au fin fond d’une zone industrielle. Mais c’est loin d’être la zone. Au contraire. Y venir ça se mérite, se taper trois mille miles, avoir suinté, peu et mal dormi, sur une moquette miteuse, sur un sofa qui décida de ne jamais s’ouvrir et dont la barre métallique (oui, c’est étrange, pas de bois mais du bon vieil acier) vous façonne le dos, une nuit dans une voiture devant un casino alors que le jour était à peine levé,  la chaleur nous faisant suffoquer dans l’habitacle bien sale d’une Dodge Caravan, dont cette dernière qualification n’était qu’une étiquette. Et ouais pour toutes ses souffrances, le Justine’s était notre purgatoire. L’endroit laid back.

Lady's restrooms

Ladies restrooms

Les patrons, Pierre, un bluesman Français arrivé il y a vingt ans, et sa femme, Justine, photographe américaine. Le couple baroude,vit dans de superbes trailers couleur inox, écoute de la bonne, très bonne musique, attend un enfant. Et comme Sainte-Rita veillant sur les causes perdues, Pierre et Justine, eux, nous ont pris sous leurs ailes. Le tartare, la partie de pétanque, les cocktails, les danses, les discussions, les rigolades ont été appreciated. Pour nous ils étaient nos saints. Quoi de mieux que de leur rendre hommage avec une série emprunte d’une belle lumière à la Caravage (l’auteur de ce post n’en est pas trop sûr, il lance le débat, et comme la Barack est web 3.12, la suite dans les comments). Celui qui mena une vie dissolue près de Milan au XVIème siècle ne disait-il pas qu’il avait trouvé la rédemption de ses turpitudes dans la peinture. Itou pour nous au Justine’s.

P.S : Ce post a été écrit, et édité après 18 heures de voiture entre Austin et Chicago, 1800 km parcourues. Merci pour votre indulgence.

Crocodiles, baby.

25 septembre 2009

Franchement, le jazz, c’est surfait à la Nouvelle-Orléans. Alors que le rock, le bon, celui qui mouille le torse et la frange, fait sentir le poney, ça c’est du sujet coco. Et les Crocos, balancent du lourd. Les deux historiques du groupe Brandon (oh my godness, c’est chaud et pas franchement quali – pour qualitatif) Welchez et Charles Rowell se sont connus dans un bar de stripteaseuses à San Diego. Ils vivent encore dans leur Californie natale, habitent désormais dans une communauté anarchiste.

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Les Crocodiles, en concert, on attendait ce moment depuis au moins deux mois. Voir les Crocodiles le 22 septembre au One Eyed Jack’s à la Nouvelle-Orléans, on trempait notre culotte, on criait intérieurement, comme des fans-midinettes. La date était inscrite sur le Moleskine rouge. On en salivait. On savait qu’il y aurait zéro déception. Les auteur de « I Wanna Kill » et « Neon Jesus » devaient apporter un moment de vérité sur scène. For sure. Car comme disait Mick, la scène, c’est la vérite du rock. Si t’envoies pas du beau bois, reste à la maison, et occupe-toi de bobonne.

Au One Eyed Jack’s, le flip Elvis t’attend. Le chanteur de The Horrors, tête d’affiche dont on se fout, fait la moue sur un sofa noir. Traits tirés, visage défait, en état de dépression avancée, il sait intérieurement que les Crocodiles feront oublier pour bien longtemps The Horrors. Quelques parties de flip, un peu de bourbon, il est temps d’entrer dans la salle. Ambiance rouge sang, et 75 personnes, seulement, pour écouter un groupe qui a tout pour devenir un band de légende. Des larsens partis de loin, et Charles qui apparaît. Brandon, chemise rouge à motifs indistinctifs, et veste noir le suit. Et saisit le micro. S’ensuivent 25 minutes de pur plaisir. Ce fut court mais intense. Comme des gosses, on vous dit.

Soft Skull, Crocodiles, One Eyed Jack’s, Nouvelle-Orléans, 22 septembre 2009, vers 23h.

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Un son arraché de toute beauté. Brandon fait un petit tour dans le public, embrasse un homme sur les lèvres au travers de son tambourin, récupère sur son passage l’un des co-blogueurs qui immortalise ces 25 minutes de bonheur. Debout sur scène, le mic dans la bouche de Brandon. Une interview suivit. Autant vous dire que ça sentait bon. Enfin, bon comme le bourbon.

4 ans et 24 jours après

23 septembre 2009

« Il était 6 heures du matin. J’étais réveillé car c’était la tempête. Impossible de fermer l’œil de la nuit. Je regardais la météo sur internet. Je décide de sortir pour voir comment c’était dehors. Je vois alors qu’il y a environ dix centimètres d’eau dans la rue. Une minute après, le temps de rentrer chez moi, le Mississippi était dans ma maison. Je me précipite à l’arrière, du côté du jardin, et j’aperçois alors la première vague. Mon bateau était dans mon jardin. Je ne réfléchis pas, je saute dedans. J’ai ainsi eu la vie sauve ».

James

C’est James qui parle. Ce routier aux trois dents en or qui en jettent ne pouvait pas quitter sa résidence le jour où Katrina a tout emporté. Il devait partir au travail. Il n’ira pas. Ce 29 août 2005, il était seul chez lui. Sa femmes, ses deux filles et son garçon étaient partis pour l’Alabama. En quelques minutes, il voit sa maison partir à 50 mètres plus loin. « Tout allait trop vite, les eaux du Mississippi avançaient plus vite qu’une voiture ». Sur son radeau de survie, il monte en deux-deux à la hauteur des cimes des arbres et des poteaux électriques. Pendant 24 heures, il ne voit aucun secours. Durant ces longues heures, il sauve plusieurs personnes. « Je ne sais pas combien, ce n’est pas le plus important ».

4 ans et 24 jours après, James n’a rien oublié. Tout est dans le détail, et le ton. « It was bad ». Le [a] de bad qui vibre, plonge loin dans le passé. Et on veut bien te croire mon gars. Difficile d’imaginer. Sentir les vents frapper, lacérer comme des ongles sur une une joue creuse, l’eau trouble emporter tes albums-photos. Et toi, bon père de famille, qui vient de garer ta nouvelle Harley dans ton garage, tu nous racontes que tu t’es retrouvé comme une âme en peine sur ton rafiot, volant au secours des survivants qui avaient gagné le toit de leur maison. « J’emmenais les rescapés vers le pont. Les premiers secouristes, les gardes-côtes nous ont ensuite aidé le lendemain ». Le Mississippi va mettre 11 jours à rentrer dans son lit. Rien que dans le quartier, le Lower Ninth Ward, le plus dévasté de la ville, 500 personnes sont mortes noyées.

Lower 9th Ward - Back town

4 ans et 24 jours après, le quartier est une zone. Des panneaux écrits à la main vantent encore les talents d’entreprises spécialisées dans la coupe d’herbes hautes. Certaines rues se noient à l’horizon dans la végétation. Impossible ou presque de voir le fond. Elles mangent tout. Les moustiques sont leurs alliés. On en sait quelque chose. Restent des fondations de maisons comme des vestiges d’une Pompéi ou d’une Herculaneum englouties non pas par un volcan en éruption mais par un fleuve fou. Les digues ont rompu à quatre endroits. Deux vagues ont agi le temps d’une clope fumée nerveusement. Aujourd’hui, une barre de béton haute de trois mètres veille. Pour combien de temps?

Digue

« Je m’en fous. C’est ici chez moi. Un mois après Katrina, j’ai reconstruit ma maison. Avec mon fils nous avons mis 90 jours pour avoir un nouveau chez nous ». James n’a jamais vu la couleur des dons du monde entier. « Un jour, un tracteur de la ville est venu. Le type au volant me dit, on va venir tondre tout cela. Quatre ans après, j’attends encore » dans un immense rire salvateur. « Je n’éprouve aucune colère ni amertume. Que faire, ici à la Nouvelle-Orléans, ils sont tous corrompus, c’est comme ça ».

En attendant les herbes folles ont la belle vie dans le coin. Sauf devant chez James. La pelouse est tondue de près. Autour, un voisin, et plus rien. Le paradis de la jungle. La plupart du Lower Ninth Ward ressemble à un labyrinthe dense, touffu et hostile. Faut pas y aller direct avec ta Dodge Grand Caravan sur ces routes défoncées aux nids de poules gros comme trois coqs. Non, tu zigzagues, tu fermes ta bouche. Déjà pour éviter les moustiques impunis. Et deux pour ne pas maudire le type qui a nommé l’une des rues du quartier : Flood Street. La rue Inondation. Elle existait avant Katrina. Et elle y est encore.

Flood street

17 000 des 19 000 habitants du district n’y sont plus. Enfuis ou morts. Sur les 2000 qui restent, un homme-emblème de la reconstruction. Celle qui se fait près de la grande route. Pas là où on laisse les herbes régler son compte au Lower Ninth Ward. Et dans ce nouvel aménagement, une vitrine, que l’on affiche à la gueule béante des caméras de CNN, la bouille de Robert, le proprio-témoin. Il aurait pu faire la doublure de Danny Glover. Sa nouvelle maison est cent pour cent écolo. Et on dit merci qui? Bah merci Brad Pitt. L’acteur américain a rameuté investisseurs grâce à son nom, créé une fondation pour dire : eh les gars, matez, moi je bouge mes balls, grâce à moi, 150 maisons seront reconstruites. Merci, un grand merci à Brad.

Robert

Robert a perdu sa mère et sa fille dans le Superdome. Bouc blanc et tongues, il reçoit dans sa baraque conçue par un architecte ghanéen. Tout est sur pilotis. Le rez-de-chaussée est à trois mètres au-dessus du sol. L’intérieur est coquet. Les matériaux sont en traduction mot à mot « amis de l’environnement ». Les eaux de pluies sont récupérées. On ne poussera pas le vice de demander si le pipi l’est aussi. Non, on se la boucle. Ce jeune papy bavard à la bedaine bien entamée raconte comment pendant quatre ans, il a vécu dans sa caravane sur les lieux mêmes de son ancienne maison. C’est là où depuis quatre ans on se rassemble pour les grandes fêtes marquées sur le calendrier du facteur. A peine un an après le passage de Katrina, le 4 juillet 2006, jour de célébration de l’indépendance, certains habitants du quartier étaient revenus spécialement pour oublier. Danser, rire, manger un steack. Puis repartir. Robert est lui resté. Sa caravane est encore là. Elle pue le renfermé, et la vieille boîte à chaussures. Elle trône à côté de sa maison super design.

New house

Après quatre ans d’efforts, de procédures, Monsieur Pitt et consorts ont donc réussi à reconstruire en trois mois un nouveau chez soi pour Robert. C’est le premier à avoir investi cette nouvelle génération de résidences. Trente sont sur pieds. « Peu importe que cela prenne quatre, cinq ou dix ans, le but c’est de voir les gens revenir ». On sort, on tchatche. Robert ne s’arrête plus. Le ciel est bas, l’orage se rapproche à quelques dizaines de mètres. Merci Robert, mais là, faut qu’on y aille. Franchement, la foudre on n’est pas fan. Robert lance du Hey Miss Chais-pas-quoi. C’est la voisine, elle sort ses poubelles. Robert donne aussi un franc bonjour à la conductrice du gros School bus. Ouais, ouais, Robert, là faut vraiment qu’on y aille. C’est pas qu’on a la trouille mais là ça mouille. On se rassure en se disant que dans une caisse, la foudre peut tomber là où elle veut, vas-y baby, tu peux t’en donner à coeur joie. On s’en fout car la gomme des pneus, ça protège. On re-zigzague au fond du quartier, loin de la vitrine léchée, près des herbes folles qui passent tant d’heures à l’abri des spotlights. La nuit tombe, les moustiques nous chassent, et les fantômes restent.

La loi du hasard et de l’homo touristicus.
La rue Bourbon est la plus fréquentée de la Nouvelle-Orléans. Impossible d’y échapper. Des strip clubs, des vendeurs de hot dogs, des bars aux boissons aux prix prohibitifs, des groupes de jazz plus mauvais que les originaux, des saoulards et des hordes de visiteurs. Ils sont tout autant une carte postale que ce quartier Français, petit trésor préservé, et le plus arpenté de la ville. Derrière l’image que l’on se fait du touriste en short, chaussettes remontées, appareil vissé autour du cou, ces Américains et ces étrangers attirés par la beauté des lieux n’ont certainement rien du cliché à la Martin Parr. L’image qu’ils renvoient empêche souvent de briser le miroir. Loin de nous la prétention de faire une sociographie de la rue Bourbon. Juste un jeu, car la Barack est joueuse : installer un studio photo portatif. Il est 23 heures, la nuit s’annonce suintante et criarde. Convaincre alors des passants de faire un détour par notre chez nous ambulant. Un clac et une question : dites-nous ce que vous avez fait aujourd’hui. Question très banale, mais le diable ne se cache-t-il pas dans les détails? Et dans la ville du vaudou et des diseurs de bonne aventure, on se prend au jeu. Ou pas.

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Celle qui joue justement avant de se défausser.  Cette jeune femme, très jeune certainement. Son état d’ébriété avancé l’avait convaincue qu’elle pouvait sans vergogne faire sa starlette. Ou pas. Les choses se compliquent quand il s’agit de parler et de répondre à une question, la stratégie de la fuite fut appliquée à la lettre. Cette blonde à la robe verte et au verre d’un jaune fluo vulgaire paniqua. Pressa ses amis de la suivre, et à nous éviter à tout prix. « Non, non, non, je ne veux pas répondre, on s’en va, on s’en va ». La belle s’en alla. Nous la retrouvâmes quelques heures plus tard. Le vert de sa robe avait perdu un peu plus de sa superbe.

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Ernestine et Félix

Félix et Ernestine. A la Nouvelle-Orléans pour le week-end. « C’est la deuxième fois que l’on vient ici. Nous vivons à Houston au Texas, nous revenons à la Nouvelle-Orléans car l’ambiance est bonne pour se détendre quelques jours. On s’est réveillés ce matin, on s’est alors baladés, avant de visiter les bars gays. Puis fait du shopping, acheté des cadeaux pour nos quatre filles et nos trois petits-enfants. On s’amuse vraiment bien dans le quartier français ».

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Omar

Omar, 25 ans, officier de police à la Nouvelle-Orléans. Journée off, vient à Bourbon pour prendre du bon temps avec ses deux amies restées hors-champ.
« Je n’ai pas quitté mon lit avant 15 heures, puis j’ai mangé des tacos, promené mon chien, regardé la télé, vu des amis, un dîner sushi, et maintenant je suis là. Voilà pour ma journée ».

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Diego

Diego est originaire du Honduras. Il vit depuis neuf ans aux Etats-Unis. Travaille en Floride comme maçon. Ne parle pas un mot d’anglais, et comme notre espagnol est plus qu’approximatif, l’interview fut brève. « Je me suis amusé et je me suis un peu bourré la gueule, j’adore la Nouvelle-Orléans, je suis venu avec un ami en vacances, et je ne regrette pas mon choix ».

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Jodie et Tommy

Tommy et Jodie, 29 et 27 ans, mariés. Pour le premier, depuis trois ans.
Madame rectifie : « quatre ans mon chéri. »
Monsieur intervient : « Non, ça ne fait pas encore quatre ans. »
Madame, petit sourire forcé : «  exact, chéri. »
Monsieur : « Oui, j’ai toujours raison », dans un éclat de rire étouffé.

Jodie vivait à Nouvelle-Orléans, avant d’être évacuer dans l’Oregon après l’ouragan Katrina. C’est dans cet Etat du Nord-Ouest qu’elle a rencontré Tommy. Ils sont alors redescendus à la Nouvelle-Orléans, se sont installé, réinstallée avant de déménager il y a deux ans. Monsieur est le premier à parler. « Après un réveil matinal vers 9 heures, oui pour moi 9 heures un samedi c’est tôt. Je suis allé chercher ma mère et ma soeur à l’aéroport. Elles arrivaient de l’Arizona. Aujourd’hui c’est l’anniversaire de ma soeur. On devait les retrouver ce soir. On les cherche encore. Et on va errer sur Bourbon cette nuit ». Pendant ce temps Madame, Jodie, raconte qu’elle est restée à la maison pour faire un grand ménage. Point barre.

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Capitaine Eric

« Je suis le capitaine Eric du quartier Français. J’ai escorté les sorcières. Comment pourrais-je me décrire ? Je suis un homme simple, un canonnier ». On ne saura jamais sa véritable identité. Capitaine Eric repartit après avoir raclé le fond de sa gorge.

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Cassie et Scott

Cassie et Scott, 24 ans, infirmière et mécanicien, tous deux habitent dans le Kansas. A la Nouvelle-Orléans pour « take a break from things ». Ici pour trois jours. Et trois nuits passées au Sheraton.
« On s’est réveillés à midi. On est restés au lit [rires de Cassie]. On s’est ensuite promenés, puis on a mangé dans un restaurant de fruits de mer, et on s’est encore baladés comme des amoureux le long du Mississippi, avant de s’engouffrer dans un parc de la ville. On s’arrêtait souvent car il ne peut pas marcher trop longtemps [nouveaux rires de Cassie]. On a observé des artistes de rue et fait un tour en calèche. On a dépensé à peu près trois cents dollars dans la journée ».

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Andrew

D’une voix légèrement perchée, Andrew vous scrute d’un regard perçant : « Levé à 8h30 et demi du matin. Je me réveille toujours de bonne humeur car je sais qu’un expresso m’attend. Comme chaque jour, je lis ensuite. Ce matin ce fut quelques pages de A Fable de William Faulkner, et un chapitre d’un livre philosophico-religieux, Le Sens Premier. J’ai alors repris un café. Est arrivée l’heure du déjeuner. Ce fut un brunch avant de faire un 18 trous. Partie de golf suivie d’une marche. Je suis alors rentré chez moi. Je me suis fait un cocktail. En cette période de l’année, où le climat est chaud et humide, j’ai opté pour la vodka tonic et deux tranches de citron, avant de partir pour un dîner au restaurant Gare à toi. J’ai pris des huîtres, des brochettes, du crabe maison. Le tout arrosé de vodka martini avec des olives incroyables et un zest de citron vert. Pardon de citron. Et maintenant je me dirige vers le Maroni pour écouter du jazz avant-gardiste, et plus particulièrement un groupe que je suis depuis quelques temps ». Andrew Scott s’en va donc pour son concert, et nous quitte avec un « God Bless You ».

Alors vous en reprenez du Bourbon?

Faites commes vous voulez, mais nous, on va s’en jeter un petit.

Jackson: les êtres persans

21 septembre 2009

Ils ne sont pas nés sur les bords du fleuve Mississippi. On le leur rappelle assez souvent. La communauté iranienne de Jackson compte une trentaine de membres. Dont Muhammad et Omid. Père et fils. Ils cultivent le sens de l’accueil comme le jardin derrière la maison. Aubergines, tomates, piments.

La rencontre a lieu dans une station service. Muhammad nous invite à le prendre en chasse. Il ne veut pas nous donner d’indications hasardeuses. Vaut mieux pas trop  s’égarer dans South Jackson. La criminalité gagne du terrain dans cet ancien havre blanc-bec peu à peu délaissé. Pour autant, nous dit-on, il n’y a rien à craindre du voisinnage. Omid : « We have guns and the best dogs. » Et puis c’est la loi. T’as le droit de dessouder n’importe quel pélo qui s’aventure sur ton gazon. Autant dire qu’on est super secure tandis qu’au loin retentit une double rafale d’un semi-automatique.

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L’accueil, on disait. Bière ou Coca, houmous assis en cercle sur un tapis persan. Nos hôtes nous gâtent en plats gracieux et se contentent d’une assiette pour deux. Partage des expériences. L’histoire d’un mec qui quitte l’Iran pour les Etats-Unis, et s’y installe définitivement après plusieurs escales. Devenu darron de l’asphalte, il nous paterne. C’est le break idéal.

Omid, le fils, est né au Koweit. Titulaire d’une green card, il attend un passeport américain mais ne fantasme pas sur la citoyenneté. Prisonnier d’un pays qui n’est pas encore le sien. Il rêve d’ailleurs, de la Californie et des étoiles. Dans un an peut-être, il sera à Berkeley où l’évasion verticale est permise. Les lumières de Jackson sont trop fortes. Il y a beaucoup de nuages dans le Mississippi.

La digue verte de Greenville

18 septembre 2009

Blues

De ce jour où le blues devint limpide.

Des arbres morts, plongeant leurs racines dans l’eau visqueuse, de l’asphalte à perte d’horizon, des cumulo-nimbus qui menacent. La nature mississippienne n’a rien d’autre pour elle qu’un vieil homme chantant l’amour en vain dans un décor rendant triste, et des cordes de guitare qui vibrent à la moindre chair de poule. C’est selon.

Des maisons basses, des magasins parfois vides, poussiéreux, perdus dans cette petite ville de Greenville. Cette vieille cité fait face, serrée dans une petite ceinture très américaine. Le moindre restaurant ressemble à un fast-food, même si le Catfish est plutôt bon mais la serveuse n’hésite pas à te jeter deux litres de coca qui reviendront moins cher que l’eau.

Welcome

Pourquoi Greenville ? I have no idea, man.

On cherche son chemin, un demi-tour dans un cul-de-sac au pied d’une digue verte. Devant la Dodge Grand Caravan se dresse une tripotée de puberts, légèrement en surpoids, pantalon beige, chemise noire, stéréotypes hollywoodiens. Yes, for sure. Tous sentent bon la chorale en répétition au pied donc de cette étrange épaisseur verte. L’impression de ne rater qu’une fête de quartier? Et alors?

Un détour entre la rue principale et la Washington Street entraîne au-delà de cette ligne Maginot d’une herbe rasée de près. Bordel de Dieu, soyons vulgaires et salopards, mais bordel de merde, le Mississippi saute littéralement à la gueule, ses variations de vase, ses éclats, ses fantasmagories autour d’une apparition, ou pas, d’un crocodile, éclaboussent à la face des Frenchies. Car dépassé le haut de cette digue c’est une pente de trente pour cent qui entraîne votre corps défendant dans le plus beau des fleuves. Celui qui charrie, et enfante les mouvements musicaux les plus impressionnants depuis un siècle. Un reflet sur une étendue de vase et vous inspirez un homme. Love in vain, plutôt deux fois qu’un. Sensation rarissime d’une surprise totale.

Mais, mais? Le Mississipi, il devait pas être de l’autre côté, le sens de l’orientation devait être notre  point fort. Que nenni mon petit.

Riverside

Et en bas de cette digue donc, le Mississppi : des casinos flottant, voguant le long du fleuve, des pêcheurs au tee-shirt blanc sale ramant pour un éventuel Catfish. Eux, devant ces palaces morbides immobilisés à quai, seuls jeux d’argent autorisés sur ce vieux canal à histoires. A l’intérieur de ces casinos au mal de fleuve, des hommes et des femmes, deux, trois biffetons de vingt dolls transformés en jetons pour machines à sous à l’infortune pour règle. Chacun avec son pot devant sa boîte à rêve, au bruit incessant, étourdissant, sur cette moquette improbable, élyséenne (quiconque imagine la superbe sarkozico-bruniste sur la tapisserie pense au pire), ces hommes et ces femmes, seuls donc, pensant à se refaire auprès d’une vulgaire machine à hauteur de Mississippi qui ne rapportera rien. Jamais rien.

Walk

Tout sent le tabac froid, même pour les fumeurs invétérés, la cigarette des bonjour tristesse, l’humidité rancie, les motifs qui se fanent, les agents de sécurité devenus ce qu’ils sont après avoir fleurtouillé avec l’échec, et la solitude des machines à sept, sept, sept. Tom Sawyer est loin, très loin. Chacun reste muet, et le Mississippi reprend. Et ne vous lâche pas.

Inspiration. Hum. Expiration. Ouh.

Une clope sur le troisième sous-sol de ce bateau à vapeur reconverti en casino.

Allez on se casse. Des Blacks dans leurs solitude, ou des Rmistes sans-le-sous au 5 du mois à Blagnac dans le Bordelais, même chose. Pourquoi aller si loin?

La digue-frontière joue comme une ligne de démarcation. Les insiders, et outsiders. Et les fantômes qui déambulent tout le long.

Revenir de l’autre côté, comme franchir un col, pour atterrir dans un club de blues. C’est l’antre de Cookies, là où l’obscurité joue pour votre conscience. Le pied se détache de votre tête, pour battre, rebattre, battre, rebattre, battre, rebattre, comme un petit suiveur. Mais le rythme fait. Chez Cookies, on bat le pied comme on  pousse la boule. La numéro 9 sur le billard cachant une larme sur un  Skip James, pour s’en aller signer un petit mot à Cookies. Et lui laisser un mot doux.

Cookie

Elle : « Le Blues Mississippi Festival commence ce soir à partir de 17h par une fête de quartier… ». Nous : un « Hein, hein », toujours poli. La vapeur du blues et de la Jamaican Lagger font le reste. Sans conviction, peut-être. Mais l’atterrissage est rude. Brutal et beau. Pour la première fois une fête de quartier est aimable. Saisissante. Tentons : ravissante.

Look

La crise n’existe plus, la misère non plus, la défiance, les regards, les rues ghettos, non, non, non.  Tout s’est évanoui le temps d’une fête de quartier. C’est con, mais c’est vrai. Sur une lumière rasante, un petit abruti bandé, prof de karaté, fait son show avec ses élèves. Sa chouchou de douze ans qui en paraît 17, casse du faux bois avec son poing. Les corps s’ouvrent, se libèrent, dégagent de la splendeur dans un petit coin de bitume, là où trois heures plus tôt, une Dodge Grand Caravan faisait demi-tour devant des collégiens en surpoids répétant leur leçon.

Look too

Looky

Au pied de cette digue verte, un drapeau américain baigne dans un rayon de soleil couchant. Quelques ballons gonflés à l’hélium s’envolent vers l’Arkansas voisin. Et devant, ce mur vert, on oublie, on danse. Les enfants rient à votre gueule. Le serment sur le diable, la mythologie des crossroads, s’évaporent. Au pied d’une digue magique apparaît un homme au costume vert. Il chante, souvent faux, mais il chante. Son costume vert topaze met en branle un point d’interrogation en strass. Il repart. On reprend l’asphalte. Et on repense à ce jour où tout a basculé.

Slim Mississippi

Le Neverland à Elvis

17 septembre 2009

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Memphis, ville morte. Même si elle a pris le temps de mourir. Non pas qu’elle ait toujours eu une bonne réputation. Mais voilà. The economy and all. Il n’y a pas grand chose d’ouvert. Les gens n’ont plus vraiment de quoi, de toutes façons. Nous échouons dans un motel jaune du centre ville. Une grosse dépense. Avec piscine. Pas de quoi s’éterniser.
De l’âme blues rock de Memphis, de celle du temps de l’assassinat de Martin Luther King, il ne reste pas grand chose. Beale Street. Quelques yards de bars, de T-shirt shops et de magasins de souvenirs. Bouclée par la police.

Quelques miles plus loin, la ville célèbre sa vedette. Elvis est enterré à Graceland, sa dernière maison. Sa tombe est au fond du jardin, sous les roses et les poèmes. Sanctuaire pour touristes. Ils sont nombreux. Ils sont gros. Ils ont des appareils photos. Ils sont un spectacle. Pas besoin d’avoir d’affinités avec le King.

A l’intérieur, on peut toujours se laisser brancher par le mobilier nec plus ultra des années 60-70. S’imaginer dans un costume blanc, ou à paillettes, grand col ouvert. Faisant du cheval avec Lisa Marie, jouant de la gratte dans les studios. Pour Elvis, dit-on, tout est allé un peu trop vite. Mort à 42 ans d’une crise cardiaque pour devenir, 30 and plus tard, une antiquité. Et Graceland, c’est juste une putain de baraque. Qu’aurait valu un couchsurf. Too bad.

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The Barn in Nashville.

16 septembre 2009

Au début, ce post partait ainsi : « David Lynch, réalisateur réaliste, acte 2. L’homme qui devrait aller faire un tour à Sevierville prépare un documentaire sur les coachsurfers. Le principe est basique : vous allez dans une ville, vous cherchez un hébergement, clic clac sur internet, et des gentils hôtes vous proposent un canapé, un café, une chambre, une soirée, un bout d’intimité facebookienne sans rien vraiment connaître de leur vie.
Parfois, tu tombes sur un freak. On conseille à David Lynch une certaine Erika à Memphis. Mais à Nashville, on est comme à la maison.
Ca sent le rock, les chaussettes sales, les restes de pizza, les poils dans la baignoire. 5 gars, la vingtaine, étudiants, la plupart dans la musique. Forcément à Nashville, il n’y a que ça. Deux rues parallèles fourrées des plus grands studios d’enregistrement. » Voilà pour le prologue, au style ampoulé mais chafouin, on vous l’accorde. Mais la suite le sera tout autant. Bref, on ferme la parenthèse.

Tout devait donc partir de cette phrase lynchéenne, sauf que Coco, désormais moustachu, nous avertit du haut de son puits de science que ce début était faux. Lynch ne prépare aucun docu fiction. Et vérification faite, la nouvelle moustache de Coco avait raison. Ce qui ne change rien à notre humus de Nashville, nos coachsurfers à nous.
Au Barn, c’est le nom de leur maison, on est à la cool. Barbecue le dimanche, jam session le soir, Mario Bros en fond. Et on papote. On n’oublie pas de sortir les Frenchies dans une soirée de lancement de la revue d’arts Rabbit, leur faire faire un petit tour dans Nashville histoire de dire à la mifa à quoi ça ressemble, leur montrer les endroits sympatoches (vous remarquerez que cet adjectif tout comme le nom festoches sont très moches).

steven

Steven

par ct

David

tyler

Tyler

jacob

Jakob

Dead end in Sevierville

14 septembre 2009

Hot road / gba

Rien autour.

Des Américains sortis de nulle part déambulant dans une ville factice.

Deux rangées de batîments, vingt-trois motels, douze McDo, trois CVS, un Magic Quest, un magasin As Seen On Tv, trois Wendy’s, quatre supermarchés Fireworks les biggest of the worldand much more, le colonial, le Coroner, le Capri, le Cold Creek, Doo Dollywood Tickets, cinq stations-essence sans oublier le Motor Lodge.

Et autour : rien.

Juste des milliers d’Américains qui débarquent. Qui marchent. L’équivalent de la Macha maghrébine. Tu marches le long de la corniche. Tu marches, et demande pas où tu-vas car tu marches. La même ici. Sauf que certains sont venus avec leur caisse, une vieille bien lustrée, une Cadillac 1955, je te la vends 45 000 dolls, ou une Harley que tu pourrais même pas conduire car t’es couché et que tu dois avoir fait du yoga pour déployer tes bras. Des vieux tout souriant au parler fort, au ricanement insistant…David Lynch est un cinéaste réaliste. Faites-en une thèse. Rien d’onirique ou de fantastique. Non, tout est là. Plus que cela…and much more.

L’esprit de Seviervile : un purgatoire à ciel ouvert pour matérialistes en short XXL.

Tu sues car tu marches, et tu poses ta chaise dépliable car pendant un instant tu fatigues. Il est temps d’observer le défilé des jolies voitures et des motos bruyantes. Se perdre dans un déluge d’engins colorés, mais fades. Tout semble irréel, tout comme ces hommes et ces femmes, des ombres que l’on craint de déranger. Personne ne te voit. Sevierville existe-t-elle vraiment?

Pourrait-on mentir et faire croire qu’une cité a été construite, la monter à la levée du jour, et la rentrer à la tombée de la nuit?

Et demande pas pourquoi Sevierville a été faite, ici, dans cette vallée verte. La peur du vide, peut-être. Comme une névrose refoulée de se faire bouffer par les esprits des montagnes fumeuses, et non moins sacrées : les Smoky Mountains. Alors Sevierville reste un mystère : où vivent tous ces gens? Ville de série B des années 2000. Et si ce n’était qu’un décor. Et si Sevierville se donnait à voir comme ce coup de file perçu loin, très loin, et dont le son se rapproche, petit à petit. Et tu te réveilles. Le sourire béat. Le soulagement infuse tes poumons. La pluie arrive, elle s’abat. Et libère. La route s’ouvre devant toi. Et l’odeur de Nashville.

Hot road - ct

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